Erwin Rohde à Friedrich Nietzsche

 

Iéna, 16 juin 1878

 

Je ne parviens vraiment pas rapidement, mon cher ami, au point à partir duquel je pourrai enfin espérer apercevoir dans son ensemble tout le contenu de ton livre : aussi dois-je finalement me décider, même sans cela, à te dire un mot de remerciement. J’espérais toujours que l’on allait nécessairement arriver à ce moment où o trwsaV montre également sa vertu curative. Cependant, ma lecture n’est que sporadique, et le livre se lit vraiment lentement, tant il y a de choses à déguster, et en stoiheia si isolés, de sorte que je n’ai pas encore pu pousser bien loin au-delà de la moitié : et les herbes médicinales que j’ai vu pousser jusque-là semblent plutôt avoir poussé par hasard et ne pas avoir été arrachées par mégarde, que plantées intentionnellement. Ma surprise fut la plus grande, comme tu peux l’imaginer, en voyant ce tout nouveau nietzschianum : c’est inévitable, lorsqu’on vous fait passer de force du caldarium directement dans le frigidarium glacé ! Je peux te dire à présent en toute franchise, mon ami, que cette surprise ne fut pas sans impressions douloureuses. Est-il donc possible de quitter ainsi son âme et d’en prendre une autre à la place ? au lieu de Nietzsche, de se changer soudainement en Rée ? Je reste encore étonné devant ce miracle et ne peux ni être heureux, ni avoir une quelconque opinion arrêtée : car je ne saisis pas encore très bien. Celui qui, comme chacun de nous, est assigné à une activité purement théorique, par sa profession et sa volonté paresseuse, celui-là ne devrait franchement pas se plaindre, lorsque tu lui recommandes tout à coup cette profession théorique, comme la plus souhaitable, comme la dernière et la plus haute. Toutefois, ce n’est absolument pas mon sentiment. Ce sont deux choses très différentes, de ne pas sentir en soi-même la force de sortir d’une activité défectueuse, qui laisse la moitié des gens inoccupés, pour s’élancer vers une authentique praxiv, et de ne plus du tout ressentir cette faiblesse propre comme un reproche, en contemplant depuis cette position les degrés supérieurs de l’humanité, mais, à cause de la prétendue « irresponsabilité », de tout trouver en ordre et d’être satisfait de soi-même. (Je sais bien que tu parles d’une autre sorte d’activité théorique que la nôtre ; mais cela ne fait ici aucune différence). Jamais personne ne me fera croire à cette irresponsabilité, personne n’y croit, et toi non plus ; et si la recherche dans la jusiv ne trouve aucun fondement à ce « découragement » lié à l’impression, je préfère 1000 fois amener l’hypothèse métaphysique la plus audacieuse à son explication que me faire oublier la réalité de ce « découragement » par des explications « historiques » aussi extraordinairement faibles que celles que tu empruntes à Rée, et celui-ci aux sensualistes français. Je trouve toutes les considérations de ce genre, où l’homme est vu, à l’égal des autres animaux, comme une créature purement réduite à elle-même, et qui non seulement ne fait que penser à elle-même, mais est destinée à penser à elle-même, ni particulièrement pertinentes, ni de quelque façon convaincantes. Si nous sommes tous d’horribles égoïstes (je sais, mon cher ami, que je le suis, quant à moi, beaucoup plus que toi !), personne alors ne voudra nous arracher l’aiguillon qui nous rappelle que nous ne devrions pas l’être. Il se peut que l’on fasse aussi essentiellement le bien à cause de la sensation de plaisir liée à son exercice : mais si le plaisir donne à une personne l’occasion, dans un conflit entre ses tendances égoïstes et non-égoïstes, de sacrifier les premières, il est toutefois impossible d’aligner ce fait rare avec les émotions de sa sensation de plaisir égoïste, et il convient sans doute de l’opposer à celles-ci comme tout le monde fait, de le mettre au-dessus d’elles, selon sa valeur, et assurément de l’honorer comme le bien, dont, selon Rée, il ne serait absolument pas permis de parler. — Toutes ces considérations vont sûrement te sembler pastorales, mais en ce qui me concerne, je ne peux pas me changer ; toutefois, pour autant que je reconnaisse la vérité relative de presque chacune de tes phrases, j’ai envie d’écrire un « certes » devant celles-ci et de les continuer par un « mais ». Je crois cependant sérieusement, mon cher ami, que tu n’es en aucun cas arrivé maintenant au bout de ton chemin ; ton développement décrit un chemin courbé, et peut-être retournera-t-il un jour dans sa direction initiale, pareil à l’armonia toxou pai luraV.  Je ressens et estime aussi intimement que possible, dans ton livre, la très noble inclination de l’homme libre pour la vérité la plus illimitée. Je trouve également tout à fait magnifique sur de nombreux points la manière dont tu défais le tissu des illusions religieuses et artistiques, et je ne veux vraiment pas que, dans la douleur causée par la destruction de nos beaux phantasmes, nous maintenions à présent artificiellement une croyance gênée par un examen plus réfléchi et que nous cherchions, une fois adulte, à retourner de force dans l’œuf. Je doute seulement beaucoup que ces jugements soient véritablement les derniers et les seuls corrects : le chimiste peut me présenter le plus magnifique tableau comme un simple mélange de matières chimiques, que l’on peut déterminer avec une grande précision, et qui peut-être sentent très mauvais, il aura beau avoir raison à sa manière — s’il pense que son discours a changé pour moi la valeur et la signification artistiques de la peinture, dans sa totalité composée de telles matières, il se trompe. Ne nous posons pas de questions sur les conséquences d’une « nouvelle » manière de voir, au cas où il serait pensable qu’elle se généralise : elle devrait détruire toutes les aspirations — ou plus justement (pourquoi devons-nous dédaigner cet excellent terme) tous les instincts dirigés vers la communauté des hommes. Je ne peux pas croire à une époque de « sagesse » généralisée ; la sagesse (à l’exception des cerveaux très immatures de 99 pour cent des hommes) isole, et c’est pourquoi elle ne peut jamais servir de fondement à une culture. — Dans tout ce que je t’expose ici si ouvertement, je ne fais que songer au ton fondamental de ton livre. On y trouve une richesse si incroyable de sujets et de manières de considérer ceux-ci, que je ne peux que t’exprimer mon plus sincère remerciement pour cette prospérité. Je savoure en détail chaque pièce, et je retrouve dans de si nombreuses pensées l’ancien Nietzsche, inchangé et qu’aucune subtilité à la Rée ne peut corrompre, que mon cœur t’est mille fois acquis dans notre ancienne affection et dans l’admiration que suscite la profonde démarche de semblables considérations. Ce qui est dit notamment au sujet des Grecs à de nombreux endroits se révèle pour moi avec évidence comme un regard pénétrant véritablement dans l’intimité de ces hommes si étranges. — Adieu pour aujourd’hui, mon ami. J’écris en même temps à Overbeck, également au sujet de toutes sortes de choses personnelles. Rien, sois en assuré, ne pourra jamais m’éloigner de toi.

 

ton E.R.

 

            Un cordial salut à ta sœur !